venerdì 1 febbraio 2013

Photographier la guerre "à l'état gazeux"





Un hangar déserté par les humains, des caisses d'un rouge vibrant s'empilent, parfaitement rangées. L'image ressemble à une oeuvre de l'école allemande de Düsseldorf - un monument d'objectivité froide et de précision documentaire. Sauf qu'au loin c'est bien un minaret qui dépasse. Et les caisses rouges sont remplies de... Coca-Cola. Nous sommes à Mogadiscio, en Somalie, en 2006. Dans ce pays défaillant, la prise du pouvoir par les tribunaux islamiques a paradoxalement favorisé le commerce du soda. Au coeur de l'"axe du Mal", l'usine fournissait gratuitement des boissons au quartier général des nouveaux chefs. La révolution islamiste sponsorisée par le capitalisme américain ? Voilà le formalisme à l'allemande qui vole en éclats.

C'est le genre de photographie étrange qui vous attend à Nogent-sur-Marne (Val-de-Marne). A la Maison d'art Bernard-Anthonioz, Matthias Bruggmann expose, sous le titre "Undercover, théâtres d'opérations", des images fascinantes qui ne peuvent en aucun cas être enfermées dans une case ou dans une lecture. Les apparences sont celles du photojournalisme : le photographe franco-suisse, 33 ans, a suivi les conflits et les révolutions en Syrie, en Somalie, en Haïti ou enEgypte. Il travaille sur la réalité et ne met rien en scène, il utilise le même matériel que les photojournalistes et publie parfois dans la presse. Mais il rapporte des photographies ambiguës et complexes, qui n'en finissent pas de poser des questions.
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Sur une photo étonnante prise en Syrie, une brute épaisse en treillis, membre des forces de sécurité du gouvernement syrien, passe un coup de fil depuis son salon décoré par des obus. Comme sortie d'un film de Walt Disney, une petite fille à la blondeur angélique lui grimpe sur l'épaule - c'est sa fille. Le portrait du tortionnaire cadre mal avec le monstre attendu. "J'ai essayé de faire la photo la plus empathique possible, explique le photographe. Ça me plaît d'interroger le spectateur sur sa préconception du bien et du mal."
Formé à l'école de Vevey, en Suisse, Matthias Bruggmann laisse souvent planersur ses images comme un air de fiction. On peut y croiser des références aucinéma, à l'histoire de l'art. Mais ces allusions, légères, sont souvent teintées d'ironie : un arc de triomphe somalien, en ruines, pourrait être un vestige nostalgique du passé italien - il a été transformé en support publicitaire par une compagnie de téléphone. Ici, on ne trouvera pas de référence picturale pesante, ou de posture artistique lourde. "Ce n'est pas à moi de dire le statut de mes images", dit le photographe, qui se méfie autant de la pose de l'artiste contemporain que de la condition du journaliste soumis à ses propres contraintes. Dans l'exposition, histoire de brouiller les pistes et les lectures, il a d'ailleurs multiplié les formats : des tirages encadrés, mais aussi des papiers peints qui couvrent les murs et un catalogue - gratuit - qui tient plutôt du magazine.
Toute image est une construction
Alors que, dans la presse, les photographes jouent les invisibles pour s'effacerdevant l'événement, Matthias Bruggmann s'applique au contraire à souligner que toute image est une construction. Les conflits modernes ne sont-ils pas aussi des batailles de communication ? Dans ses images, les photographes occidentaux planent comme des ombres lourdes, les militants filment pour le Web, les manifestants brandissent leur téléphone portable. L'auteur de l'image ne gomme pas non plus sa présence : c'est bien à son intention qu'on organise des conférences de presse, c'est pour lui qu'on s'efforce de poser à la modedjihadiste, l'arme à la main.
Face à la complexité des faits, le photographe fait un pas de côté, prend de la distance, s'intéresse aux temps morts. Dans ces "théâtres d'opérations", où les personnages écrivent sur place leur partition, jouant un jeu à la fois individuel et collectif, même le sujet de l'image n'est pas certain. Au spectateur de décider ce qu'il retient du chaos qui saisit une rue du Caire en 2011, entre les pierres qui volent, les manifestants anti-Moubarak, les soutiens du gouvernement, les chars de l'armée. La chute de Moubarak n'est pas vue depuis la fameuse place Tahrir, mais depuis l'hôtel où sont concentrés les journalistes : on aperçoit les lumières et la foule au loin, mais l'image s'intéresse aussi à un homme seul au téléphone, dans un immeuble totalement vide, posté juste en face - sans doute un agent du gouvernement, confronté à un avenir qui vacille.
Tout l'enjeu, pour le photographe, est de savoir comment représenter la guerre à l'heure du terrorisme, du cyberactivisme, des combattants civils. "Les conflits ont énormément évolué depuis les débuts du photojournalisme. On ne peut pas lesmontrer comme la guerre d'Espagne, avec des codes photographiques hérités de la peinture", résume Matthias Bruggmann. Citant le philosophe Yves Michaud, théoricien de "l'art à l'état gazeux", le photographe parle, lui, de "guerre à l'état gazeux" : une guerre évanescente, sans ligne de front, avec des forces en présence bien moins identifiées. Une guerre où les combattants peuvent être des hommes d'affaires, des chefs de bande, des opportunistes, des responsables religieux - successivement ou bien tout cela à la fois. Devant cette réalité diffuse, la photographie s'attache aux faits, mais se garde bien de tirer des conclusions.

"Undercover, théâtres d'opérations". Maison d'art Bernard-Anthonioz, 16, rue Charles-VII, Nogent-sur-Marne (Val-de-Marne). Jusqu'au 3 mars. Tous les jours de 12 heures à 18 heures, sauf les mardis et les jours fériés. Entrée libre. www.ma-bernardanthonioz.com

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